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6 Février, 2012, 09h25:16

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Auteur Fil de discussion: Mémoire sur les Prix Génies (ACCT), mars 2004  (Lu 1734 fois)
Denis Papillon
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« le: 17 Novembre, 2006, 00h35:59 »







Mémoire sur les Prix Génies




Présenté au Comité ad hoc sur les Prix Génies


Par Denis Papillon, monteur






Mars 2004
 
Contexte

L'Académie canadienne du Cinéma et de la Télévision a apporté, l'année dernière, des modifications importantes à la méthode de sélection des nominations pour les différents Génies remis aux artistes et artisans du cinéma canadien.  Cette nouvelle façon de faire met en cause des éléments fondamentaux qui demandent d'être considérés, en essence et dans leur forme : cinéma (grand écran) versus télévision (petit écran), représentativité (régionale et par corps de métier), et finalement, pertinence du jugement (qui sont les pairs?). 

Les trois derniers mois m'auront permis de conduire une consultation informelle d'une quarantaine de personnes (principalement des monteurs, mais aussi des gens de son, des directeurs photo, et des réalisateurs) sur la pertinence d'une remise de prix, et sur la façon de le faire, le cas échéant.  Les idées et commentaires qui suivent ne se veulent ni un résumé ni une synthèse de ces consultations, mais plutôt une prise de position personnelle, fruit de ces rencontres, bien sûr, mais aussi issue de lectures et (surtout) de la pratique du métier de monteur depuis plus de vingt huit ans (cinéma et télévision). 

Vous devrez donc excuser l'utilisation du "je" dans ce qui va suivre, mais il me semblait incontournable, vu la nature du propos. 

Je tiens à l'avance à vous remercier de l'intérêt que vous porterez à ces propos, et du temps que vous consacrez à en prendre connaissance. 
 
Le cinéma et la télévision

Le cinéma a acquis ses lettres de noblesse au cours du siècle dernier et a imposé un langage que ses interprètes et artisans ont défié et amélioré constamment.  La pratique de ce moyen de communication, élevé au rang d'art (le septième), a évolué depuis plus de cent ans, mais ce qui n'a pas changé, c'est que le cinéma est destiné d'abord au grand écran; c'est-à-dire que les intervenants élaborent le film en tenant compte du format pour lequel il est conçu.  Les moyens de diffusion modernes (télévision, ordinateurs) permettent de profiter du talent investi dans ces productions, et de véhiculer des idées, des histoires qui autrement n'auraient pu que difficilement être exprimées. 

Bien que le cinéma et la télévision soient tous deux l'expression d'images en mouvement, on convient habituellement que le format de diffusion et la pratique même de réception de ces images, influencent la manière et la forme de la structure narrative et de "l'habillage" du propos.  Ainsi, l'écriture diffèrera selon qu'elle vise le petit ou le grand écran: on développera davantage nos personnages pour le film, on les complexifiera.  De même, la direction artistique, le maquillage, la coiffure, la photographie en général devront tenir compte des opportunités créées par le grand écran, mais également de ses intransigeance s.  Le rythme du montage sera, entre autres, influencé par le format de diffusion : plans rapprochés, plan larges, coupes rapides, effets visuels de post-production, tout cela diffère selon que notre auditoire est captif ou qu'il a la "zappette" rapide; … ou qu'il a consciemment pris la décision de se déplacer et de payer pour voir un film en salle.  Finalement, le son est conçu et mixé de façon différente pour les deux media.  Certains mixeurs sonores m'ont même parlé de deux versions différentes de mixage pour le même film : une pour le cinéma, et l'autre qui est placée sur la copie maîtresse pour les copies vidéo. 

Devant tant de décisions prises en fonction du format, peut-on logiquement juger le travail accompli en toute justice?  Je ne fais pas allusion ici à l'équité, car on peut penser que si toutes les productions soumises sont évaluées à partir d'un même format, elles ont toutes les mêmes chances.  Mais est-ce bien le système proposé ?  N'envisage-t-on pas de juger des films vus sur grand écran et d'autres sur écran cathodique?   Il ne s'agit pas ici d'évaluer une oeuvre littéraire en format "hard cover" ou "paperback".  Comme le disait Marshall McLuhan, le medium est le message.  L'écran est une composante du langage et les intervenants doivent en tenir compte.  On ne demande pas à un expert en tableaux de juger d'une oeuvre à partir d'une reproduction; pas plus qu'on ne demanderait à un joaillier d'évaluer un diamant à partir d'une photographie.  Tout au plus pourraient-ils se faire une idée de l'original.  Les Génies saluent des métiers de création.  En art, on respecte l'artiste, ses choix, sa création; le "septième" n'est pas différent.  Il n'est déjà pas facile de juger objectivement la subjectivité de ses pairs, n'ajoutons pas une contrainte qui nous éloignerait des sources de décisions. 

Il est pertinent de considérer également le rapport physique du spectateur à l'écran.  D'un coup d'oeil, il est généralement possible de voir l'ensemble de l'image diffusée sur un téléviseur, alors que, dépendant de la distance à l'écran et de la position du spectateur dans la salle, une participation physique de l'auditoire est requise pour apprécier une oeuvre au cinéma (minimalement un mouvement de l'oeil, mais plus régulièrement des mouvements de tête - l'expérience Imax vous convaincra).  Par conséquent, un film conçu pour le cinéma risque de paraître plus lent au spectateur qui prend connaissance de l'oeuvre sur un appareil de télévision, une paresse s'installant, stimulée par l'inaction. 

Je conclurai ce chapitre en y allant d'une observation qui découle principalement de huit années d'expérience personnelle comme juré aux prix Génies.  La facture cinématographique des productions canadiennes a généralement évolué en adaptant son langage à la production télévisuelle.  Bien que ce soit, il me semble, une tendance mondiale, je ne crois pas exprimer un sentiment nostalgique en souhaitant préserver la structure narrative propre au grand écran, et son expression dans des talents divers que les Génies (pas les Gémeaux) veulent saluer.  Les politiques gouvernemental es en matière de financement ont à l'occasion, confondu le cinéma et la télévision (il est presque impensable de produire au Canada sans l'apport financier d'un diffuseur télé).  L'Académie, composée de professionnels de ces deux medium, doit, elle, faire la distinction. 

Par conséquent, je maintiens que pour tous les prix remis aux artistes et aux artisans, tous les films doivent être visionnés dans leur intégralité sur grand écran. 
 
Jurys représentatifs des régions et des corps de métier

La nouvelle formule de sélection des nominés comprend deux jurys, composés de huit à quatorze professionnels chacun, qui se divisent la tâche essentiellemen t de la façon suivante : professeurs, critiques, producteurs, réalisateurs, auteurs et interprètes jugent du meilleur film, et des finalistes dans les catégories de textes, d'interprétation, et de réalisation; l'autre jury détermine les finalistes dans les catégories de direction artistique, de costume, de photographie, de montage, de musique et de son, et est composé de représentants de ces métiers. 

Aucune mention n'est faite de la représentativité des régions.  Or depuis plusieurs années, l'industrie cinématographique de la Colombie Britannique rivalise avec celle de l'Ontario de façon tout à fait spectaculaire, alors que les provinces Atlantiques et les Prairies sont en plein essor.  Puis, il y a le Québec, avec son cinéma depuis toujours différent, et de plus en plus de facture internationale .  Comment dix personnes en moyenne par jury, peuvent-elles prétendre assurer à la fois une juste représentativité régionale et de métiers?  Il ne s'agit pas de remettre en question la bonne foi ou la compétence des gens, mais simplement de faire face à une réalité culturelle et linguistique qui met en relief une pression indue sur les épaules des jurés. 

L'ancien système utilisait environ soixante membres pour évaluer les candidatures soumises; le système actuel, une vingtaine.  Peut-on assurer tous les producteurs, qui ont accepté de verser 1500$ (environ) pour que leur film soit considéré, qu'ils recevront l'attention nécessaire dans toutes les catégories, et dans les deux langues officielles? 

De plus, n'existe-t-il pas un danger pour un jury qui a à décider des finalistes de plusieurs différents prix, qu'il veuille indûment équilibrer ses choix en évitant de tout donner aux mêmes films, créant ainsi une plus grande injustice.  Constatant par exemple une tendance manifeste, un juré accordera son vote à ce film-qui-se-trouvait-toujours-à-la-limite-de-se-retrouver-dans-la-sélection-finale. 

 
Jugement des pairs?

Nous avons vu dans le chapitre précédent la composition des jurys.  J'aimerais aborder maintenant un aspect plus précis du fonctionnement des jurys qui me tient plus à cœur : la place du monteur. 

En fiction, le quotidien du monteur consiste à porter un regard critique sur les différentes composantes de la matière brute qui lui est soumise.  Il (elle) analyse, soupèse, et finalement sélectionne différentes prises pour les assembler en fonction d'un programme pré-établi avec le réalisateur, dont la résultante sera éventuellement le film fini.  Bien sûr, d'autres intervenants (le réalisateur en premier chef) devront valider les choix du monteur, mais il demeure que la première sélection lui incombe.  J'avoue donc avoir un peu de misère avec le fait que les monteurs ne soient pas considérés aptes à juger entre autre de l'interprétation des comédiens quand ils siègent sur un jury, alors qu'ils exercent cette compétence chaque jour dans leurs fonctions. 

Par contre, on demandera à un jury, où potentiellemen t il n'y aura qu'un seul monteur (anglophone ou francophone???), de choisir les cinq finalistes en montage, éliminant du coup, bon an, mal an, une trentaine de productions.  Y a-t-il vraiment un monteur canadien qui croit que le Génie qu'il reçoit est le résultat du jugement des pairs?  De façon général et arbitraire, je crois les monteurs capables d'évaluer le résultat du travail d'un directeur artistique ou du preneur de son (parce qu'ils le font tous les jours); sauf exception, je ne crois pas à la réciproque (le costumier ou la costumière, peut avoir une appréciation pertinente d'un film qu'il (elle) visionne, dû à son goût.  Cela ne le (la) rend pas nécessairement apte à appliquer les critères proposés pour juger un montage).  L'ancien système, tout en ne concédant pas plus de privilèges aux monteurs, permettait au moins d'éviter cet impair. 

Le monteur en moi s'est exprimé.  Je suis certain que des personnes de d'autres corps de métier pourraient, avec beaucoup d'à propos, nous exposer leur point de vue (et leurs doléances) là-dessus. 

 
Conclusion (rédigée après l'annonce des finalistes 2004)

Je suis membre de l'Académie depuis 1988.  J'ai cru pendant de nombreuses années, un peu naïvement, que les Génies (et les Gémeaux) étaient d'abord un coup de chapeau de ses pairs, saluant un travail bien fait et digne de mention et de reconnaissance .  Ils le sont, dans une certaine mesure, mais il me faut admettre, plus réalistement, qu'ils sont surtout un outil de promotion.  Les consultations que j'ai menées ces derniers mois m'ont indiqué une grande indifférence quant à ces prix et un certain cynisme résigné.  La disparition de ceux-ci ne semblerait pas causé de grands remous chez les artisans. 

Je ne suis pas de cet avis.  Je crois au cinéma d'ici, et j'apprécie de pouvoir goûter un cinéma issu d'une culture fondamentaleme nt différente de la mienne, de m'en enrichir, et à l'occasion, de pouvoir m'y mesurer.  Dans un contexte culturellement et économiquement difficile à sa survie, le cinéma canadien a besoin des prix Génies, aussi imparfaite qu'en soit l'attribution.  Même dans la controverse, il faut qu'on parle de notre cinéma pour que des Arcand, des Bélanger, des Lauzon, des Wellington, des Fitzgerald, continuent de nous enrichir de leurs univers.  Le financement est intimement lié à l'importance qu'on occupe sur la place publique, et une remise de prix n'est qu'un outil pour s'y retrouver. 

Ceci étant dit, aucune raison ne justifie et n'excuse un nivellement par le bas; et un prix attribuer à une oeuvre conçu pour le visionnement en salle, doit être jugé en salle.  De plus, la qualité du processus de mise en nomination doit assurer à la fois la représentation régionale et celle des corps de métier. 

Cette année, et de l'avis de tous (y compris le Globe & Mail), les productions québécoises étaient incontournable s.  J'ai été agréablement surpris de la reconnaissance de ce fait par les jurys de sélections.  Mais est-ce des noms qui résonnent différemment des Arcand, Lepage ou Dupuis pourront bon an mal an faire aussi bonne figure?  Je souscris en essence, à l'analyse de Michael Kennedy dont ce comité a été saisi, et bien que je diffère d'opinion sur les solutions qu'il propose (l'Académie choisirait 20 films parmi les productions soumises), je suis d'avis que les films soient jugés sur grand écran, dans des visionnements de groupes sur une période restreinte, par des jurés plus nombreux (minimum de deux par corps de métier).  La crédibilité n'a pas de prix; et si parfois elle en avait un, que ceux qui profitent principalement de cette vitrine en paie le prix (les commanditaires peuvent peut-être être mis à profit pour attirer des jurés). 
Journalisée
 
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